Seule ou presque sur les bancs des parties civiles depuis le début du procès, Sarah C. n'a pas loupé une miette des débats. Elle le doit à Housni N., la victime, mais aussi aux deux filles qu'elle a eues avec lui, explique-t-elle. "Même si c'est mon ex-compagnon, ça reste le père de mes enfants et quelqu'un que j'aimais sincèrement. Il ne méritait pas du tout ça."
Lorsque vient enfin son tour de s'exprimer, ce mardi 20 octobre, elle s'avance à la barre, une lettre de sa fille cadette à la main. Myriam, 15 ans, y écrit qu'elle n'a pas eu la force d'assister au procès en appel de l'assassinat de son père. "On m'a arraché mon papa quand j'avais 8 ans. (...) J'essaie de grandir avec ce vide", lit sa mère, la voix coupée par l'émotion. "J'aurais bien voulu venir mais je n'ai pas le courage, c'est dur pour moi, surtout de croiser la personne qui a tué mon papa."
À un mètre de là, la "personne" en question - présumée innocente - reste stoïque sur sa chaise. Acquitté en première instance, Stéphane M. comparaît à la cour d'appel de Paris depuis le 12 octobre, accusé d'avoir assassiné Housni N. par balles dans une maison en travaux du Loiret en 2019, pour le compte d'un commanditaire qui n'a jamais été identifié. Depuis le début des investigations, ce maçon de 52 ans clame son innocence, tout comme son épouse Karine M., soupçonnée pour sa part d'"association de malfaiteurs".
"La personne qui l'a tué est là"
Au gré des questions posées par le président, Sarah C. revient sur sa propre relation avec Housni N., un bon vivant, "généreux" et "marrant" qu'elle a rencontré au lycée, à l'âge de 16 ans. Ils resteront plus de dix ans ensemble avant de se séparer après plusieurs "crises de couple". Malgré leur rupture, elle souligne qu'Housni N. a toujours été "un bon père", parfois sévère mais toujours "attentif" aux besoins de ses filles, Myriam et Alliyah.
Très émue, elle raconte l'explosion de l'équilibre familial après le meurtre de son ex-conjoint. "Mes filles étaient très en colère et j'étais la seule adulte à devoir affronter ça. Ça a été très dur pour moi de leur apporter un cadre. Ma petite était dans un déclin pas possible. Elle s'arrachait les cheveux. Pour une maman, c'est dur d'élever des enfants toute seule mais avec ce qu'elles ont vécu, ça a été deux fois plus dur."
Depuis, les relations avec son aînée, Alliyah, restent tendues. "Ca nous a complètement détruits. (...) En entendant tout, avec tous les faits qui nous ont été rapportés, je suis convaincue d'une chose: Housni N. a été tué, la personne qui l'a tué est là, et j'espère que justice sera faite."
Le portrait d'un père "strict" mais "aimant"
À son tour à la barre, blazer sur le dos, ses longs cheveux bouclés lâchés, Alliyah N. ne renvoie pas immédiatement l'image d'une fille éplorée. Plutôt celle d'une jeune femme en colère, traînant depuis sept ans des questions sans réponses. "Pourquoi lui, qu'est-ce qu'il a fait? Connaissant mon père, le meurtre, c'est absurde. C'est quelqu'un qui avait de la haine envers lui. Treize balles, c'est qu'on en veut à la personne", livre-t-elle à la cour.
La jeune femme de 20 ans, qui est elle aussi présente presque tous les jours depuis le début de l'audience, rejette le portrait d'un père baignant dans le trafic qui a pu s'esquisser au fil des débats. "A chaque fois, c'est toujours le même récit. Ça salit l'image de mon père. Mais c'est lui qui est mort, sinon il serait là, derrière nous. Tout ramener aux stupéfiants, c'est compliqué. Ce n'est pas possible de rester bloqué sur ça."
Elle aussi décrit Housni N. comme un père "bon", "strict" mais "aimant", qui tentait d'inculquer le respect, la prudence et le goût de la réussite à ses filles. "C'était mon protecteur, mon premier amour. C'était l'amour de ma vie. Ça m'a été arraché, et je le vis encore très mal", témoigne Alliyah.
"La cour d'assises, c'est une mise à nu"
Elle qui a perdu son père à l'âge de 13 ans n'a qu'un seul regret: avoir coupé les ponts avec lui après une dispute en septembre 2018, neuf mois avant sa mort. "Je suis quelqu'un de très renfermé, je garde tout pour moi. Je n'évoque pas souvent mon père, même là encore devant vous, je souris, mais dans le fond, je suis triste. Verser des larmes, je n'y arrive plus", poursuit-elle.
Me Steeve Ruben, avocat de parties civiles, tente la bousculer. "Vous savez que ces gens devant vous vont juger Stéphane M. Il lui est reproché d'avoir tué votre papa. J'ai l'impression de voir une jeune fille avec une carapace." "C'est vrai, mais c'est dur. Je ne veux pas montrer cette image de moi", admet-elle. L'avocat pénaliste tance: "La cour d'assises, c'est une mise à nu, mademoiselle."








