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Me Ruben assiste un douanier du Terminal 2E

Maître Ruben assiste un contrôleur des douanes de l’aéroport de Roissy

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Bocar n'est pas du genre à négocier. Quand il dit un chiffre, il s'y tient. Comme lors de cet échange de messages, courant 2022. Son interlocuteur tente de baisser son prix. Réponse cash : « Je ne bosse pas en dessous de 40 000 ». L'autre n'insiste pas.

Difficile, alors, de faire passer Bocar M. pour « une victime » dans cette affaire, soulève la présidente du tribunal correctionnel de Paris. En face, un trentenaire, un corps sec sous une chemise blanche immaculée, hausse les épaules sans répondre. Sa défense tangue, alors.

L'homme de 38 ans a vécu un après-midi bien pénible, ce jeudi 1er octobre. Cuisiné pendant plus de trois heures par des juges qui ont tenté de comprendre comment un douanier, largement salué pour son sérieux, était en réalité complice d'un vaste trafic de cocaïne, durant plus de deux ans et demi... Le procès de Bocar M. et des trafiquants, 15 prévenus en tout, doit encore durer deux semaines.

 

Approché sur Snapchat en 2020

 

Avec ce moment très attendu, jeudi, où l'ancien douanier de l'aéroport de Roissy-Charles-de-Gaulle a raconté sa glissade vers l'illicite. Tout est parti d'un message Snapchat, fin 2020. Un homme qui vend des IPTV, permettant de diffuser la télé via un réseau Internet. Le courant passe bien, Bocar s'ouvre un peu, raconte sa vie de contrôleur au Terminal E depuis six ans. L'autre pose des questions : les accès, les vols contrôlés... Bocar répond. Peu après, on lui présente quelqu'un, qui a davantage de questions, plus précises. C'est payé : 600 euros. Bocar prend l'argent, répond encore.

« J'ai été crédule, dit aujourd'hui Bocar M. Je m'ennuyais dans ma vie, c'était la routine. Je ne voyais pas le mal. Mais au premier cadeau, j'aurai dû m'en rendre compte... » La présidente s'étonne : les douaniers sont formés au risque de corruption, non ? Oui, mais là, avec la routine et l'ennui, vous comprenez... On se pince devant la facilité des trafiquants à enrôler un agent assermenté.

 

« Dragon noir » et « Cheval »

 

Bocar a mis le pied, et tout le reste, dans l'engrenage. Très vite, il est question de valises à laisser passer. On lui fixe un prix : « 40 000 euros par valise. J'ai compris que c'était de la coke dès le début ». Le douanier traite avec une équipe de l'Essonne, avec, en têtes de gondole, une fratrie bien connue des services de police : les frères D., de Grigny. Tous ont leurs noms de code dans son téléphone : « Dragon noir », « Cheval »... Bocar confirme les identités. Derrière, ça se redresse sur les bancs des prévenus. Tous sont là. Aucun n'aime les « balances ».

C'est en surveillant les trafiquants que les enquêteurs de la brigade des stups d'Évry découvriront ce Bocar, bien plus tard... En attendant, le douanier multiplie donc les missions. La poudre vient de Saint-Martin. Pour la récupérer, on envoie à CDG une complice (souvent une femme), muni d'un vrai billet d'avion (juste l'aller), passer les contrôles, puis bifurquer par un escalier direction les tapis de bagages aux arrivées. Bocar a reçu la photo de la complice, il sait sur qui fermer les yeux. En parallèle, le douanier distille ses conseils à l'équipe de Grigny, notamment sur les pays à éviter car plus contrôlés...

Simple, efficace ? Oui, mais on parle de trafic de stups. Et de ses inévitables brouilles internes. Comme ce jour de 2021, où une valise se volatilise sous son contrôle. Tout le monde devient suspect, dont Bocar. On lui met la pression. Il doit « travailler » plus pour rembourser le produit perdu. « Je me suis senti pris au piège », plaide le douanier à la barre, qui fait appel à un « grand de son quartier », à Belfort, pour assurer sa sécurité. Il dira avoir « voulu s'arrêter », sans succès car « pris dans un étau ». Ce n'est pas ce que disent les messages, comme cette négociation autour de sa paie, qui souligne un homme sûr de lui... Et de sa valeur.

 

Défilé sur les Champs et 4 x 4 offerts

 

À côté, son travail est toujours salué par sa hiérarchie. Au point qu'il est sélectionné pour défiler le 14 juillet 2022 sur les Champs-Élysées ! La veille, sur le parking de son hôtel, Bocar récupère une enveloppe de billets des mains d'un frère D. Et, une semaine après les honneurs et les courbettes, il sécurise le passage d'une valise de cocaïne.

Cette année 2022 est celle du jackpot pour Bocar M., qui accumule les passages, et donc les euros. Il lance la construction d'une somptueuse villa en Mauritanie, son pays d'origine. Offre des 4 x 4 dans sa ville et à sa femme, voyage énormément. Tout est payé en cash. Tout s'effondre un jour de mars 2023, lorsque la police l'arrête en salle de pause.

La présidente a fait les comptes : Bocar M. aurait laissé passer vingt valises au total. Soit, selon ses calculs, pas loin du million d’euros. Or, l'homme a assuré avoir touché 400 000 euros pour l’ensemble de son œuvre. « C’est pas assez, monsieur », lui fait remarquer son avocat, Me Steeve Ruben, lequel pointe les dépenses de courses du quotidien avec l'argent de la drogue. Loin du train de vie luxueux prêté au douanier.

Me Ruben s'interroge : « Comment on fait pour trahir les douanes comme ça ? » Il y a un long silence. Bocar qui écrase une larme. L'homme a une crainte, par-dessus tout : retourner en prison. Il a déjà fait 31 mois. Son métier ne lui a attiré que des ennuis, là-bas. Le procès doit se conclure le 14 octobre.

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